Quand les navires européens remontent l'estuaire du Gabon au début du XIXᵉ siècle, ce sont eux qu'ils rencontrent : les Mpongwè, peuple de la côte et des deux rives du Komo, navigateurs, commerçants et diplomates, organisés en clans autour de chefs que les marins appellent des rois. C'est de ce peuple qu'est issu le roi Denis Rapontchombo, chef de la rive gauche, et c'est sur ses terres que naîtra Libreville. Cet article rassemble ce que les sources écrites, des récits de voyage de 1819 aux travaux des historiens, disent des Mpongwè.

Un peuple myènè de l'estuaire
Les Mpongwè appartiennent au groupe myènè (omyènè), qui rassemble les peuples parlant les parlers du même nom le long de la côte gabonaise : Mpongwè de l'estuaire, Orungu du cap Lopez, Nkomi du Fernan-Vaz, Galwa, Enenga et Adyumba du bas Ogooué. Le mot « myènè » sert à la fois de nom de langue et de nom de famille culturelle : les traditions, les rites et les formes d'art circulent d'un bout à l'autre de cette côte. L'abbé André Raponda-Walker, premier prêtre gabonais et fils d'une princesse mpongwè, a consacré sa vie à documenter ces peuples : son Dictionnaire mpongwè-français et ses Rites et croyances des peuples du Gabon (avec Roger Sillans, 1962) restent les références.
Installés sur les deux rives de l'estuaire et sur la presqu'île qui le ferme au sud, les Mpongwè vivent de la pêche, du commerce et de la navigation. Leurs pirogues, dont le musée du quai Branly conserve un modèle réduit donné par Victor Schoelcher avant 1886, relient les villages, les comptoirs et les peuples de l'intérieur.
1819 : les premières descriptions écrites
La première description détaillée de l'estuaire publiée en Europe se trouve en appendice d'un livre de 1819 : la Mission from Cape Coast Castle to Ashantee de l'explorateur anglais T. Edward Bowdich, qui y consacre un chapitre au « Gaboon » et à ses habitants. Dans les décennies suivantes, les récits se multiplient : le missionnaire américain John Leighton Wilson, installé à Baraka dès 1842, décrit longuement dans Western Africa (1856) la société mpongwè, son goût du négoce et sa langue ; l'explorateur Paul Du Chaillu, parti de l'estuaire pour ses voyages, ouvre ses Explorations and Adventures in Equatorial Africa (1861) chez les Mpongwè ; et c'est un explorateur de la même époque qui note que le roi « Rompochombo, ou Roi Dennis » appartient à la « famille Ashiga » : la plus ancienne mention imprimée du clan Assiga.
En 1865, la revue Le Tour du Monde publie le témoignage du Dr Griffon du Bellay, médecin de la marine au Gabon de 1861 à 1864, illustré de gravures faites d'après les photographies d'Auguste Houzé de l'Aulnoit : le roi Denis y est décrit comme « le chef le plus influent » de l'estuaire.

Des clans et des rois
La société mpongwè s'organise en clans exogamiques, dirigés par des chefs de lignage : Assiga, Agekaza, Agulamba et d'autres. Les Européens donnent aux plus puissants d'entre eux des noms de rois : le roi Denis (Antchouwé Kowé Rapontchombo), chef de la rive gauche et du clan Assiga ; le roi Louis (Anguilè Ré-Dowé) et le roi Glass sur la rive droite. C'est avec le roi Denis que la France signe, le 9 février 1839, son premier traité au Gabon ; les chefs de la rive droite cèdent à leur tour des terrains en 1842 et 1843, et le fort d'Aumale s'élève face aux terres du roi. En 1849, les captifs libérés du négrier Elizia sont établis sur une terre concédée par les chefs mpongwè : c'est la fondation de Libreville, racontée dans un autre article de ce site.
Une des premières langues écrites du Gabon
Le mpongwè est une des premières langues du Gabon à passer à l'écrit, et les documents en sont tous consultables en ligne. Dès 1847, les missionnaires américains de Baraka publient à New York A Grammar of the Mpongwe Language ; l'évangile de Matthieu paraît en mpongwè en 1850, les quatre évangiles en 1879. Côté français, les spiritains impriment en 1873 une Grammaire de la langue pongouée. Les récits, contes et proverbes recueillis par le missionnaire Robert H. Nassau (Where Animals Talk, 1912) et par Raponda-Walker (Contes gabonais) gardent la mémoire de la littérature orale myènè.
Le commerce, la traite et l'épreuve du XIXᵉ siècle
Toutes les sources s'accordent : les Mpongwè furent d'abord des intermédiaires. Maîtres de l'estuaire, ils tiennent le commerce entre les navires européens et les peuples de l'intérieur, l'ivoire, le bois d'ébène, le caoutchouc, et en tirent puissance et prospérité. Les historiens qui ont consacré leurs travaux à cette période, K. David Patterson (The Northern Gabon Coast to 1875, Oxford, 1975) et Henry H. Bucher (The Mpongwe of the Gabon Estuary : a History to 1860, thèse, 1977), décrivent aussi le revers du siècle : la traite atlantique qui traverse l'estuaire, puis les épidémies qui, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, réduisent dramatiquement la population mpongwè. C'est ce peuple éprouvé mais debout qui entre dans le XXᵉ siècle, et dont les élites, formées dans les écoles de Libreville, joueront un rôle de premier plan dans la vie du Gabon moderne.
Arts et rites

Les musées du monde conservent les témoins de l'art mpongwè : cuillers et peignes d'ivoire du British Museum, collectés par R. B. N. Walker, le père de Raponda-Walker ; instruments de musique du Metropolitan Museum de New York ; masques au visage de kaolin, statuettes funéraires, harpes ngombi et pirogues du musée du quai Branly, où plusieurs pièces sont cataloguées « culture Mpongwe » ; masque du musée d'ethnographie de Genève. La page Archives de ce site les recense une à une, avec leurs numéros d'inventaire. Les rites, eux, ne sont pas restés dans les vitrines : la danse de l'Ivenga, photographiée au début du XXᵉ siècle, les offrandes à la mer et le rite du Mpago sont toujours célébrés à la Pointe-Denis, sous l'autorité de la chefferie mpongwè et du clan Assiga, gardien des traditions depuis le roi Denis.
Les Mpongwè aujourd'hui
Libreville s'est construite sur les terres mpongwè, et le peuple de l'estuaire est resté au cœur de son histoire : premières élites lettrées du pays, premiers prêtres, premières femmes députées, dont Virginie Ambougou, petite-fille de la maison Rapontchombo. Chaque année encore, la chefferie mpongwè suspend les activités en mer pour les cérémonies traditionnelles de la Pointe-Denis, « au nom du trône du roi Denis Rapontchombo » ; en avril 2026, l'AFP consacrait un reportage au rite du Mpago qui protège le littoral. Être mpongwè aujourd'hui, c'est porter cette double mémoire : celle des maîtres de l'estuaire qui traitèrent d'égal à égal avec les puissances européennes, et celle des gardiens des rites qui, de génération en génération, maintiennent le lien entre la mer, la terre et les ancêtres.
Combien sont-ils ?
Le Gabon ne publie pas de recensement par ethnie : les chiffres sont donc des estimations. On évalue aujourd'hui les Mpongwè à 60 000 à 80 000 personnes. L'ensemble myènè, dont ils sont l'une des six branches avec les Orungu, les Galwa, les Enenga, les Nkomi et les Adyumba, compte environ 40 000 à 50 000 locuteurs. La langue mpongwè proprement dite, elle, n'est plus parlée que par quelques milliers de personnes : un peuple peu nombreux à l'échelle du pays, mais dont l'empreinte sur l'histoire du Gabon, de l'estuaire à Libreville, est sans commune mesure avec son poids démographique.
Sources
- T. Edward Bowdich, Mission from Cape Coast Castle to Ashantee, Londres, 1819, appendice sur le Gabon : archive.org.
- John Leighton Wilson, Western Africa : its History, Condition, and Prospects, New York, 1856 : archive.org.
- Paul Du Chaillu, Explorations and Adventures in Equatorial Africa, 1861 : archive.org.
- Dr Griffon du Bellay, « Le Gabon (1861-1864) », Le Tour du Monde, 1865 : Gallica/BnF.
- A Grammar of the Mpongwe Language, with Vocabularies, mission américaine du Gabon, New York, 1847 : archive.org ; The Gospel of Matthew in the Mpongwe Language, 1850 : archive.org ; The Four Gospels in the Mpongwe Language, 1879 : archive.org.
- Grammaire de la langue pongouée, mission catholique, 1873 : archive.org.
- Robert H. Nassau, Fetichism in West Africa, 1904 : archive.org ; Where Animals Talk : West African Folk Lore Tales, 1912 : archive.org.
- André Raponda-Walker, Notes d'histoire du Gabon, Brazzaville, 1960 ; Dictionnaire mpongwè-français : archive.org ; avec Roger Sillans, Rites et croyances des peuples du Gabon, Paris, 1962 : archive.org.
- K. David Patterson, The Northern Gabon Coast to 1875, Oxford, Clarendon Press, 1975 ; Henry H. Bucher, The Mpongwe of the Gabon Estuary : a History to 1860, thèse, University of Wisconsin, 1977.
- Convention du 9 février 1839 entre le roi Denis et le lieutenant de vaisseau Bouët : Archives nationales d'outre-mer, FR ANOM 40 COL 436.
- Sur les rites d'aujourd'hui : Africanews/AFP, 16 avril 2026 (le rite du Mpago) ; Gabon Review, 5 avril 2026 (la chefferie mpongwè) ; Gabon Review, 28 août 2026 (« Nchantonwin », sur l'ancien nom de la Pointe-Denis).
- Sur la démographie : « Mpongwè », Wikipédia (60 000 à 80 000 personnes) ; « Myènè (peuple) », Wikipédia ; Sorosoro, « Le mpongwè » (sur l'état de la langue).
- Les objets mpongwè conservés dans les musées, avec leurs numéros d'inventaire : page Archives de ce site ; la généalogie de la maison : Arbre généalogique.